L’adoption de lois, de réglementations et de normes favorisant un développement durable et plus équitable est essentielle pour résoudre les questions de durabilité. Toutefois, le lobbying des entreprises visant à atténuer voire à contrecarrer des changements politiques efficaces y fait obstacle. C’est pourquoi nous exhortons les autres investisseurs à se joindre à nous pour renforcer l’engagement auprès des entreprises sur ce sujet important.
Nous observons clairement les effets du lobbying des entreprises en lien avec le changement climatique depuis plusieurs années. Des recherches approfondies menées par InfluenceMap, un groupe de réflexion indépendant à but non lucratif, font la lumière sur ces pratiques. Les conclusions de ces recherches ont été intégrées à l’indice de référence Net Zero Corporate publié par Climate Action 100+ (CA100+), qui est largement utilisé par les investisseurs pour évaluer les entreprises et dialoguer avec elles sur ce sujet.
Ces dernières années, nous nous sommes engagés auprès de nombreux grands émetteurs pour leur demander d’aligner à la fois leur lobbying direct et celui des associations du secteur auxquelles ils appartiennent (lobbying indirect) sur les objectifs de l’Accord de Paris conformément à la Norme mondiale sur le lobbying climatique des entreprises. Nous avons mis en place cette norme en 2022 avec le fonds suédois AP7 et le Church of England Pensions Board. Nous avons connu un franc succès (voir pages 46 et 47 de notre Rapport mondial sur le développement durable 2021).
Nous souhaitons désormais nous attaquer à un autre sujet qui nécessite de toute évidence des changements politiques ambitieux : les régimes alimentaires et la santé.
Défendre le changement – les systèmes alimentaires
Les mauvais régimes alimentaires provoquent désormais plus de maladies dans le monde que l’inactivité physique, l’alcool et le tabagisme réunis[1]. Environ 2,6 milliards de personnes, soit 38 % de la population mondiale, sont aujourd’hui en surpoids ou obèses. Parmi elles, plus de 1 milliard de personnes sont obèses : 650 millions d’adultes, 340 millions d’adolescents et 39 millions d’enfants, comme le montre la figure 1.
Si les tendances récentes se poursuivent sans que l’on impose de taxes sur les aliments mauvais pour la santé et sans en limiter la promotion de manière généralisée, le surpoids et l’obésité devraient toucher plus de 4 milliards de personnes (51 % de la population) dans 12 ans, selon les recherches de la Fédération mondiale contre l’obésité[2].
Plus une personne est en surpoids, plus il est probable qu’elle souffre d’une série de maladies liées au régime alimentaire, notamment les maladies cardiaques et les accidents vasculaires cérébraux, le diabète de type II, les troubles musculosquelettiques et 13 cancers (voir la figure 2). Par ailleurs, la forte prévalence des maladies liées à l’alimentation nuit à la croissance économique d’un pays, car elle absorbe une part importante de son budget consacré à la santé, réduit la productivité des travailleurs dans tous les secteurs et constitue un lourd fardeau pour les individus et les familles, en particulier ceux à faible revenu[3], [4].
Tout comme pour le changement climatique, la solution à la crise sanitaire mondiale liée à l’alimentation ne réside pas dans l’action individuelle, mais dans une transformation systémique. Les discours sur les personnes devant faire des efforts pour se responsabiliser et s’autodiscipliner afin de mieux manger laissent peu à peu place à ceux qui reconnaissent la nécessité d’agir collectivement.
L’une des principales raisons de la mauvaise alimentation est le manque d’accès aux aliments sains et non transformés et leur coût élevé. À l’inverse, les plats préparés très transformés, riches en matières grasses, en sucre et en sel, sont plus facilement accessibles et moins chers, bénéficiant souvent de subventions et d’autres politiques génératrices de distorsions.
L’Organisation mondiale de la Santé et les défenseurs de la santé publique plaident depuis longtemps en faveur de mesures politiques telles que des exigences plus strictes en matière d’étiquetage frontal, des restrictions liées à la commercialisation des aliments mauvais pour la santé auprès des enfants et des mesures fiscales comme les taxes sur le sucre. Les responsables politiques semblent de plus en plus réceptifs à leurs demandes. Le Fonds mondial de recherche contre le cancer (FMRC) suit toutes ces avancées dans sa base de données NOURISH et a enregistré, plus tôt cette année, la 1 000e action politique de ce type rien qu’en Europe[5].
Des freins au changement
Toutefois, de plus en plus d’éléments probants montrent que les entreprises du secteur de l’alimentation et des boissons entravent, empêchent et affaiblissent les propositions politiques directement, et par le biais d’associations professionnelles. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à s’engager à soutenir la santé publique et la nutrition et à encourager les progrès de l’ensemble du secteur.
En tant que signataire des attentes des investisseurs en matière de nutrition, de régimes alimentaires et de santé de l’Access to Nutrition Initiative (ATNI), nous saluons le fait qu’en décembre 2022, l’ATNI a publié une évaluation de référence des engagements, des systèmes de gestion et des déclarations en matière de lobbying des 25 plus grandes entreprises mondiales du secteur des produits alimentaires et des boissons.
L’ATNI a évalué les pratiques des entreprises par rapport au Cadre du lobbying responsable. Cette évaluation fournit aux investisseurs un point de départ pour s’engager en faveur du troisième pilier des attentes des investisseurs : « Les entreprises doivent… adopter les cinq principes et pratiques de gestion associés énoncés dans le Cadre du lobbying responsable, à savoir la légitimité, la transparence, la cohérence, la responsabilité et l’opportunité. »
Les résultats de l’évaluation sont les suivants : le score moyen est de 21 % pour l’ensemble des entreprises, avec des scores individuels compris entre 3 % et 50 %. On observe une grande hétérogénéité en ce qui concerne la maturité des entreprises, mais il apparaît néanmoins que la pratique actuelle est nettement en deçà de la norme établie dans le Cadre du lobbying responsable.
S’engager pour le changement
Nous avons commencé à dialoguer avec certaines des sociétés évaluées détenues dans nos portefeuilles en utilisant les résultats de l’ATNI. Nous voulons les encourager à :
- Fixer des engagements de haut niveau pour défendre les mesures de politique de santé publique ;
- Les traduire en actions grâce à des systèmes de gestion efficaces ;
- Faire preuve d’ouverture et de transparence dans le cadre de leurs activités au moyen de déclarations complètes[6].
Nous demandons instamment aux autres investisseurs de se joindre à nous pour faire entendre notre voix et convaincre les entreprises de l’alimentation de faire pression en vue de soutenir les mesures politiques visant à améliorer les régimes alimentaires et la santé publique, et de déclarer pleinement leurs activités de plaidoyer.
[1] GBD 2017 Diet Collaborators, « Health effects of dietary risks in 195 countries, 1990–2017 : a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2017 », 2019, The Lancet, vol. 393, n° 10184 : p. 1958–1972. Disponible à l’adresse : https://www.thelancet.com/article/ S0140-6736(19)30041/fulltext
[2] World_Obesity_Atlas_2023_Press_Release.pdf (https://fr.worldobesityday.org/)
[3] OCDE, The Heavy Burden of Obesity : The Economics of Prevention (Le lourd fardeau de l’obésité : l’économie de la prévention), 2019, OCDE Publishing, Paris. Disponible à l’adresse : https://doi.org/10.1787/67450d67-en.
[4] Banque mondiale, « The World Bank and nutrition », 2019. Disponible à l’adresse : https://www.worldbank.org/en/topic/nutrition/overview
[5] Nutrition in Europe: there’s work to do | FMRC
[6] Il est important de noter que les recherches de l’ATNI n’ont pas été conçues dans le but de relever des exemples d’activités de lobbying des entreprises sur les mesures politiques en matière de nutrition et de santé.
Disclaimer

