De nombreuses entreprises s’engagent publiquement à suivre de bonnes pratiques ESG [1], mais ces engagements reflètent-ils réellement leur comportement ou s’agit-il de greenwashing ? Pour y répondre, il est par exemple possible de poser cette question aux collaborateurs. Nous présentons ici une étude sur cette approche présentée lors de la dernière conférence de la Global Research Alliance for Sustainable Investment and Finance (GRASFI).
Cet article fait partie de notre série dédiée à la recherche académique actuelle sur des thèmes liés à l’investissement durable. Les articles commentés ont été présentés lors de la dernière conférence annuelle de la Global Research Alliance for Sustainable Investment and Finance. Nous sommes partisans de l’investissement durable fondé sur la science. Un partenariat avec des chercheurs universitaires peut apporter une valeur ajoutée. En effet, des recherches approfondies peuvent nous aider à saisir l’ampleur du changement climatique et de la perte de biodiversité, à quantifier les risques et à élaborer des solutions adaptées. C’est pourquoi nous parrainons la conférence annuelle de la GRASFI et partageons les résultats scientifiques pertinents avec les investisseurs, les clients et l’ensemble du secteur de la gestion d’actifs sur nos sites Internet.
Avec l’essor fulgurant de l’intérêt pour l’investissement durable et en réponse à l’élargissement des exigences réglementaires, de plus en plus d’entreprises déclarent s’engager en faveur de valeurs et de comportements ESG. Par exemple, 86 % des entreprises du S&P 500 ont publié volontairement un rapport sur le développement durable en 2021, décrivant leurs engagements ESG sous la forme de valeurs et de politiques et objectifs de l’entreprise. Ces détails sont généralement pris en compte dans les notations ESG attribuées par des agences telles que MSCI et Refinitiv.
Toutefois, même si l’annonce de ces politiques et valeurs peut améliorer la notation ESG d’une entreprise, il est possible qu’elle ne reflète pas nécessairement ses actions réelles. Les investisseurs qui cherchent à investir dans ce qu’ils pensent être des entreprises durables peuvent alors finir par investir dans des entreprises qui ne sont pas aussi « vertes » qu’elles apparaissent.
Pour déterminer si les engagements ESG imprègnent une entreprise, l’on peut par exemple examiner comment ses collaborateurs perçoivent ses pratiques ESG. Et tel était le thème de l’étude intitulée « Do Employees Have Useful Information About Firms’ ESG Practices? », présentée par Hoa Briscoe-Tranlors de la conférence GRASFI de l’année dernière.
L’auteur analyse 10,4 millions d’évaluations anonymes rédigées par les collaborateurs à propos de leurs employeurs — quelque 300 000 entreprises publiques et privées — sur le site d’intelligence professionnelle Glassdoor.com pour avoir une vision intérieure des pratiques ESG. La mesure qui en résulte pourrait être utilisée pour prédire non seulement le mauvais comportement d’une entreprise, ses problèmes comptables, l’activisme actionnarial et le risque baissier à l’avenir, mais aussi sa valorisation, la croissance des ventes et la probabilité d’inscription à la liste des 100 meilleures sociétés de Fortune.
Cette étude révèle que la mesure interne des opinions anonymes des collaborateurs était en règle générale faiblement corrélée aux pratiques ESG divulguées par les entreprises et aux notations ESG existantes. Dans trois contextes différents où une entreprise s’engage ou est fortement incitée à améliorer ses politiques ESG, ses collaborateurs constatent rarement une amélioration de ses pratiques ESG. L’opinion interne ne montre pas non plus de lien étroit avec les politiques ESG déclarées de l’entreprise.
Trouver les bons mots
L’auteur a eu pour principal défi de constituer des dictionnaires complets sur des sujets ESG propres aux évaluations des collaborateurs. Il lui a fallu créer une liste de mots clés pour chaque catégorie ESG, en retenant les mots et expressions les plus fréquemment utilisés sur les questions E, S et G dans les méthodologies de notation ESG et les articles universitaires.
L’auteur a ensuite formé un modèle d’apprentissage automatique appelé word2vec, pour apprendre le sens de tous les mots dans les 10,4 millions de commentaires des collaborateurs. Les résultats du modèle ont permis d’étendre la liste de mots clés aux 500 mots les plus similaires de chaque catégorie ESG, en rapprochant les dictionnaires finaux du vocabulaire souvent utilisé par les collaborateurs pour décrire les sujets ESG.
Par exemple, y ont été ajoutés de nombreux mots ESG significatifs, tels que biofuel et fertilizer pour ce qui est des thèmes environnementaux, advocacy et social justice concernant les thèmes sociaux, ainsi que malfeasance et embezzlement pour les thèmes de gouvernance.
Les évaluations des collaborateurs sont probablement pertinentes concernant les pratiques ESG d’une entreprise, car les dictionnaires révèlent que ces derniers accordent une grande attention aux questions ESG. En moyenne, 43 % des évaluations mentionnent au moins un mot ESG dans l’échantillon de recherche constitué de 1 936 sociétés cotées en Bourse.
Par ailleurs, l’attention des collaborateurs sur les sujets ESG, mesurée à l’aune du pourcentage de mots ESG dans une évaluation, est restée stable entre 2008 et 2021, ce qui porte à croire que cela fait longtemps que les collaborateurs prennent en compte les enjeux ESG. Et leur attention s’accroît à l’occasion d’événements majeurs liés à l’ESG :
- Sur les questions environnementales, elle s’est envolée en 2015 lorsque les gouvernements mondiaux ont signé l’Accord de Paris pour limiter le réchauffement climatique
- Sur les questions sociales, elle a bondi en 2020 lorsque la crise du Covid a soulevé des inquiétudes en matière de santé et de sécurité aux États-Unis, et encore une fois lorsque le décès de George Floyd a déclenché des troubles sociaux
- En matière de gouvernance, elle s’est envolée lorsque la gouvernance des entreprises a été testée lors de la crise financière mondiale de 2008 et de la pandémie de Covid en 2020.
Une vision fiable
La mesure de la vision des collaborateurs semble fiable à bien des égards. Par exemple, la distribution de l’opinion interne concernant chaque catégorie ESG était en forme de cloche : moins de 0,2 % de l’ensemble des évaluations présentait une opinion entièrement positive ou entièrement négative concernant les différentes catégories ESG, ce qui indique que les évaluations souffrent peu de l’effet de halo, c’est-à-dire de la tendance d’un évaluateur à influencer son évaluation d’une catégorie par rapport à une autre.
L’étude comprenait un volet visant à déterminer si les politiques ESG déclarées imprégnaient l’entreprise et donc influençaient ses pratiques ESG internes, auquel cas une entreprise ayant de meilleures politiques ESG devrait avoir une meilleure opinion interne. Toutefois, ce n’est peut-être pas le cas si l’entreprise établit ses politiques ESG en grande partie pour « écologiser » son image publique.
En s’appuyant sur le nombre de points forts liés à l’ESG de la base de données MSCI ESG pour mesurer les politiques ESG d’une entreprise, l’auteur a trouvé des preuves compatibles avec cette dernière idée. L’association entre les politiques ESG d’une entreprise et son opinion interne future a été statistiquement significative pour la seule catégorie sociale « S ». Elle était proche de zéro pour toutes les catégories ESG.
Conséquences sur les pratiques du secteur
Le document montre que les politiques ESG déclarées par une entreprise sont souvent incohérentes avec l’opinion qu’ont ses collaborateurs sur ses pratiques ESG.
Par exemple, lorsqu’une entreprise s’engage de manière générale en faveur des pratiques ESG en signant la déclaration d’intention orientée vers les parties prenantes de la Business Roundtable, ses collaborateurs ne considèrent pas que ses pratiques ESG s’améliorent par la suite. Toutefois, lorsque l’engagement en faveur des pratiques ESG entraîne un coût élevé de conformité et de réputation, comme dans le cas de l’adhésion au Pacte mondial des Nations Unies, il y a une amélioration significative de l’opinion interne.
L’auteur estime que les conclusions impliquent que les politiques ESG imprègnent rarement l’entreprise, à moins que celle-ci ne voie les avantages probables de les mettre en œuvre — ou les coûts probables de ne pas le faire.
Ce document pourrait avoir des conséquences importantes sur les pratiques du secteur. La méthode consistant à recueillir l’avis des collaborateurs pourrait aider le secteur de l’évaluation ESG à affiner la mesure des pratiques ESG des entreprises. Si cela permettait de déterminer plus clairement si une entreprise fait du greenwashing, cela pourrait aider les investisseurs à se faire une opinion.
« Comprendre l’impact d’une entreprise sur un groupe diversifié de parties prenantes est un aspect important de l’analyse des risques sociaux. Cependant, l’opinion des parties prenantes sur les pratiques de l’entreprise est rarement prise en compte. L’utilisation par l’auteur de nouvelles données sur le sentiment des collaborateurs peut aider à évaluer l’authenticité des affirmations des entreprises et pointe vers un domaine méritant des recherches plus approfondies. »
Alex Bernhardt, Global Head of Sustainability Research chez BNP Paribas Asset Management
Références
1 En utilisant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance
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