Les obligations vertes souveraines en 2024 : un marché qui s’élargit, se renforce et se diversifie

Malgré une croissance économique apathique en 2023, les émissions d’obligations vertes, sociales et durables (VSD) se sont montrées résilientes, affichant une croissance annuelle de 2 % conforme à nos attentes. Il est peu probable que les émissions d’obligations VSD connaissent un rebond similaire à leur record de 2021, qui les avait portées à 1 100 milliards de dollars. Nous nous attendons toutefois à ce que le marché tienne bon malgré le défi posé par la hausse durable des taux d’intérêt et la modération de la croissance.  

Les émissions d’obligations vertes, sociales et durables (VSD) pourraient selon Moody’s atteindre 950 milliards de dollars en 2024, soit légèrement plus que les 946 milliards de dollars l’année dernière, tandis que les prévisions de S&P, annoncent qu’elles pourraient dépasser la barre des 1 000 milliards de dollars.

Si les entités supranationales, les institutions financières et les agences ont été les pionnières de l’émission d’obligations vertes, sociales et durables, les émetteurs souverains représentent désormais une part croissante des nouvelles émissions. Par rapport à l’ensemble du marché, la valeur des émissions obligataires provenant directement des entités gouvernementales est passée d’environ 7 % fin 2017 à plus de 20 % à la fin mars 2023, selon les données MSCI.

En 2023, un nombre record d’émetteurs souverains a été atteint : 35 États ont émis des obligations durables pour un total de 169 milliards de dollars, détrônant le record précédent établi en 2022 de 26 émetteurs totalisant 141 milliards de dollars d’émissions.

En 2023, 17 pays développés ont exploité le marché des obligations vertes, sociales et durables, aux côtés de 18 émetteurs souverains émergents, dont sept s’y essayant pour la première fois.

Ces dernières années, la part des émissions souveraines VSD des États émergents a augmenté jusqu’à en représenter 25 % en 2023. Cette part souligne l’ampleur du déficit de financement climatique que doivent surmonter les économies en développement pour renforcer leur résilience au changement climatique et financer la transition vers une économie sobre en carbone.

Non seulement ces gouvernements nationaux, régionaux et locaux sont-ils fortement exposés aux risques climatiques physiques et de la transition carbone, mais ils manquent également souvent de ressources fiscales et institutionnelles pour y faire face, dans un contexte où ils sont confrontés à la hausse du coût du capital. Pour satisfaire les besoins nés de ces défis, des financements toujours plus innovants sont nécessaires.

Nous pensons que la finance durable deviendra une source de financement croissante à mesure que les États des marchés émergents présenteront des programmes nationaux de transition énergétique et des objectifs d’adaptation climatique.

Le plan de mise en œuvre de Charm el-Cheikh élaboré lors de la COP27 en 2022 estimait que les investissements indispensables à la transition mondiale vers une économie sobre en carbone nécessiteraient au moins 4 000 à 6 000 milliards de dollars par an. L’émission d’obligations souveraines vertes, sociales et durables pourrait fournir une part importante de ce financement, et lors de la réunion suivante à la COP28, le financement de l’action climatique a de nouveau été un sujet brûlant. En 2024, il devrait à notre avis encore être une priorité pour les marchés en développement et émergents.

Améliorer les normes

Les normes applicables au marché des obligations vertes, sociales et durables s’améliorent. À partir de fin 2024, la norme des obligations vertes européennes devrait transformer les émissions dans l’ensemble du bloc, au niveau des obligations de déclaration et de la transparence. La norme exige une profonde adéquation à la taxonomie verte de l’UE et à ses six objectifs environnementaux pour les activités durables : 

  • l’atténuation du changement climatique ;
  • l’adaptation au changement climatique ;
  • l’utilisation durable des ressources en eau et marines ;
  • l’économie circulaire ;
  • la lutte antipollution ;
  • la biodiversité. 

Les émetteurs d’obligations relevant de la norme des obligations vertes européennes devront divulguer des informations détaillées sur leur utilisation des fonds dans le respect de la taxonomie. Ils devront aussi détailler la contribution des fonds à la transition durable, en veillant à ce que les investissements verts ne soient pas annulés par des activités non durables dans d’autres domaines.

La norme des obligations vertes européennes s’appuie sur les cadres existants en matière d’obligations vertes, y compris sur les Principes applicables aux obligations vertes, sociales et durables formulés par l’Association internationale des marchés de capitaux (International Capital Market Association ou ICMA), ainsi que sur les cadres de la Chine et de l’Inde couvrant les marchés locaux.

En passant d’une logique volontaire à une logique réglementaire, la normalisation devrait renforcer la discipline de marché et favoriser la hausse des émissions vertes, sociales et durables.

Un outil de diversification pour le financement climatique

Nous avons vu un nombre croissant d’émissions obligataires couvrir un éventail toujours plus large de thèmes ces six derniers mois, inspirés par ces normes améliorées. Parmi les émissions, celles relatives à la thématique du transport propre, en particulier le financement du transport ferroviaire, conservent leur prépondérance, mais la diversification du marché s’accroît.

L’Islande, qui est déjà le pays le plus égalitaire au monde, est devenue le premier État à émettre une obligation relative à l’égalité des genres visant à réduire davantage les disparités entre les sexes. Auparavant, seules les entreprises et les banques de développement avaient émis de telles obligations. L’entrée de l’Islande dans ce segment est remarquable, puisqu’elle n’a émis sa première obligation verte, sociale et durable – d’un montant de 750 millions d’euros – qu’en mars 2024.

Le Canada, devenu un émetteur souverain d’obligations VSD en 2022, a été le premier d’entre eux, en mars 2024, à y inclure des dépenses d’énergie nucléaire. L’obligation VSD concernée, qui s’élève à 4 milliards de dollars canadiens, a été émise après la modification par le gouvernement du cadre de référence pour les obligations vertes ajoutant le nucléaire aux domaines d’investissement admissibles.

La taxonomie de l’UE comprend des dispositions relatives à l’énergie nucléaire, laquelle pourrait devenir un thème récurrent des obligations VSD dans les mois à venir.

Parmi les autres nouveaux venus sur le marché des obligations vertes, citons la Turquie, qui a levé 2,5 milliards de dollars à l’issue d’une émission plus de trois fois sursouscrite. Elle a été l’un des premiers États émergents à allouer 47 % des fonds à la gestion durable des ressources naturelles et de l’utilisation des sols.

En novembre 2023, le Brésil est entré sur le marché avec une obligation durable de 2 milliards de dollars, dont les recettes seront réparties pour des programmes de contrôle de la déforestation, de conservation de la biodiversité et de réduction de la pauvreté.

Un instrument pour atteindre la neutralité carbone

Les obligations souveraines vertes, sociales et durables peuvent être considérées comme un instrument de financement climatique robuste facilitant la collaboration entre les investisseurs et les entités souveraines sur des objectifs environnementaux.

En effet, les investisseurs peuvent se prévaloir d’un portefeuille démontrant leur engagement écologique, tandis que les États progressent vers leurs engagements et objectifs de neutralité carbone, à l’approche de deux jalons des stratégies « net zéro » à l’horizon 2030 et 2050.

Pour améliorer l’efficacité des obligations, les directives établies par l’industrie, notamment celles du Partnership for Carbon Accounting Financials (PCAF, Partenariat pour la comptabilité financière du carbone) et de l’ICMA peuvent être suivies. Ces cadres sous-tendent les méthodologies de calcul de l’empreinte carbone et guident la sélection des indicateurs utilisés dans les rapports d’impact à l’échelle des projets, garantissant la transparence et l’obligation de rendre des comptes concernant le financement de l’action climatique.

Engagement souverain

L’engagement direct des investisseurs auprès des États souverains peut s’avérer un outil puissant pour catalyser l’action climatique.

L’engagement souverain collaboratif sur le changement climatique (Collaborative Sovereign Engagement on Climate Change) est une initiative menée par les Principes pour l’investissement responsable (PRI) qui entend accompagner les gouvernements dans la lutte contre le changement climatique. Elle vise à ce que les investisseurs unissent leurs forces et encouragent les gouvernements à prendre des mesures climatiques étendues, à adhérer aux objectifs de l’Accord de Paris et à s’efforcer de limiter la hausse de la température moyenne mondiale à 1,5°C.

Les membres de cette initiative, dont BNPP AM à titre de membre fondateur, ont identifié en l’Australie un candidat émetteur de dette souveraine approprié pour leur projet pilote. L’Australie a en effet adopté une loi sur le changement climatique en 2022, mais l’évaluation des risques souverains a jusqu’à présent révélé de mauvaises notes par rapport à ses pairs pour les mesures climatiques et environnementales.

En cas de succès, un programme d’engagement souverain similaire ciblera d’autres émetteurs.

Nous avons adapté notre cadre de notation ESG pour proposer un aperçu de la performance ESG d’un pays. Grâce à ce cadre, nous avons pu comparer des pays jouissant de différents niveaux de développement économique sous le prisme environnemental, social et de gouvernance.

Nous avons notamment évalué les ambitions climatiques nationales en nous fondant sur des informations relatives à l’adoption de mesures de lutte contre le changement climatique et à l’exposition future du pays aux risques climatiques physiques.

Nous appliquons également le cadre des pays sensibles du Groupe BNP Paribas. Il inclut des mesures de limitation des risques et des activités jugés particulièrement sensibles au blanchiment d’argent ou au financement du terrorisme. À l’image de notre méthodologie de notation des entreprises, nous intégrons les connaissances approfondies de nos équipes d’investissement et tenons compte du dialogue et de l’engagement auprès des responsables de la gestion de la dette et des décideurs politiques.

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