L’or a progressé de plus de 30 % depuis son point bas du 5 octobre 2023 et de 17 % depuis le début de l’année (au 17 mai – voir graphique 1). Belle performance pour un actif dépourvu de rendement. Peu importe que les taux réels ou que le dollar US s’apprécient, les métaux précieux résistent. La demande des banques centrales [1] joue un rôle majeur et une nouvelle étape semble avoir été franchie ces dernières semaines.


L’or comme valeur-refuge face au risque géopolitique
La résurgence du risque géopolitique a montré que le statut de valeur refuge de l’or n’est pas remis en cause [1]. Les variations des cours constatées en mars ont confirmé cet état de fait. La succession d’événements survenus entre fin février et fin mars a été un puissant soutien à l’appréciation de l’or. Plus précisément, entre la déclaration du Président de la République le 27 février évoquant l’envoi de troupes françaises en Ukraine, la fuite d’informations concernant une potentielle livraison de missiles Taurus par l’Allemagne puis l’exercice militaire historique de l’OTAN le 9 mars, l’or s’est apprécié 7 %. Cette fonction de couverture ne date pas de 2024 mais est confirmée par des études académiques soulignant que seuls l’or et l’argent s’apprécient à mesure que les tensions internationales augmentent [2].
Rapatriement des réserves en or
Au premier trimestre 2024, l’appétit des banques centrale des pays émergents est resté soutenu avec 290 tonnes achetées. Il s’agit du plus gros montant d’achat trimestriel depuis le deuxième trimestre 2000. L’élément nouveau est que de plus en plus de banques centrales demandent à rapatrier leurs réserves d’or depuis la Banque Fédérale de New York aux États-Unis [3]. Il s’est agi dernièrement du Nigeria, de l’Afrique du Sud et de l’Arabie Saoudite [4].
Depuis le gel des avoirs en dollars de la Banque centrale russe en 2022, les banques centrales des pays émergents reconstituent progressivement leurs réserves en or et rapatrient leur stock localement. De plus, la Chine n’accumule plus de réserves en dollars et vend progressivement ses avoirs détenus en obligations du Trésor américain.


Moins d’appétit pour le dollar et les titres du Trésor américain
Ce comportement paraît illustrer une défiance croissante envers le dollar et la fin de l’investissement des revenus des pétrodollars en titres du Trésor américain.
Les récents changements de comportement au sein des pays qui composent le groupe BRICS+ (neuf pays à forte croissance qui représentent près de la moitié de la population mondiale, 27 % du PIB nominal, 42 % de la production de pétrole et 38 % de celle de gaz naturel) ne doivent pas être négligés.
Si ces pays privilégient des accords bilatéraux en devises locales comme une alternative au dollar, une monnaie commune indexée sur un panier d’actifs intégrant des matières premières pourrait voir le jour. D’autant plus, qu’ils sont les principaux producteurs d’hydrocarbures. D’autres projets d’intégration sont en cours comme la création d’une agence de notation ou l’émission d’obligations en devises locales par la New Development Bank [5].
Nouvel ordre mondial
Libre-échange, stabilité géopolitique, circuit d’approvisionnent sûr et bon marché caractérisaient un monde unipolaire centré sur les États-Unis. Depuis le COVID, la mondialisation qui fut la règle pendant des décennies semble refluer. Une nouvelle dynamique « multipolaire » progresse avec le développement des BRICS+ et implique dédollarisation, déglobalisation et tensions internationales.
Ce cadre nouveau profite aux métaux précieux qui, de surcroît, ont de multiples qualités notamment celle d’actifs de couverture contre le risque d’érosion du pouvoir d’achat en dollars ou contre le risque géopolitique.
La demande des banques centrales ne faiblit pas et la défiance s’accroît comme le suggèrent les rapatriements de leurs réserves en or hors des Etats-Unis. Les autres investisseurs, particuliers comme institutionnels (gestionnaires d’actifs, banques privées) demeurent néanmoins sous-investis (que ce soit sur les marchés à terme ou dans les principaux ETFs). Cette situation, ne laisse pas présager d’une fin imminente de la hausse de l’or.
A plus long terme, si une monnaie commune indexée sur un panier d’actifs incluant des matières premières voyait le jour au sein des pays des BRICS+, il s’agirait d’un nouveau catalyseur pour l’or.
[2] Gold as International Reserves: A Barbarous Relic No More? (imf.org)
[3] Journal of Banking & Finance Vol 117, August 2020- Hedging geopolitical risk with precious metals https://rpc.cfainstitute.org/en/research/cfa-digest/2020/12/dig-v50-n12-1
[6] Rise Of BRICS Bloc Continues Through Expansion [Infographic] (forbes.com).