Après des années de négociations, le Cadre mondial sur les produits chimiques (Global Framework on Chemicals) a été finalisé à la fin de l’année 2023. Ce document expose une feuille de route sectorielle pour l’indispensable transition vers une gestion sûre et durable des produits chimiques. Rachel Crossley, Head of Stewardship Europe, explique comment les investisseurs et autres acteurs du secteur financier peuvent user de leur influence et contribuer à la mise en œuvre de ce cadre.
Nous sommes fermement convaincus qu’un avenir économique durable repose sur des pratiques d’investissement durables. Pour assurer cet avenir, les investisseurs doivent prendre leurs responsabilités en s’attaquant non seulement aux impacts et risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) auxquels sont confrontées les entreprises individuelles, mais aussi aux risques systémiques planétaires, comme le changement climatique et la perte de la biodiversité.
De tels risques menacent des portefeuilles complets ainsi que la stabilité et la santé du système financier tout entier. Dès lors, la méthode généralement la plus efficace pour y remédier consiste à mettre en œuvre des politiques, des réglementations, des règles et de normes gouvernementales cohérentes et efficaces. Nous avons la conviction que les investisseurs peuvent jouer un rôle central en soutenant l’élaboration de ces mesures.
Si l’Accord de Paris et le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal fournissent une stratégie globale de première importance pour lutter contre le changement climatique et la perte de la biodiversité, des réponses sectorielles spécifiques sont également nécessaires pour s’attaquer aux différentes façons dont chaque secteur contribue à ces risques.
L’industrie des produits chimiques étant un secteur névralgique, nous sommes ravis de la finalisation du Cadre mondial pour les produits chimiques.
Rôle et impacts des produits chimiques dans la vie moderne
Les produits chimiques de synthèse font partie intégrante de la vie moderne : près de 95 % de tous les produits manufacturés en contiennent. Autrement dit, la crise climatique ne se résoudra pas sans l’intervention de cette industrie ! Et pourtant, peu de secteurs ont été autant impliqués dans la triple crise planétaire du changement climatique, de la perte de la biodiversité et de la pollution et représentent un tel danger pour la santé humaine.
- Le secteur chimique est la troisième source d’émissions industrielles de gaz à effet de serre (GES) au monde.
- La pollution chimique joue un rôle majeur dans la perte de la biodiversité : il est prouvé qu’elle nuit aux insectes, aux pollinisateurs, aux populations de poissons et d’oiseaux, etc.
- En outre, une exposition à des produits chimiques dangereux tout au long de la vie menace la santé des travailleurs, mais aussi celle de la population en général. Elle touche de manière disproportionnée les groupes vulnérables et à risque.
L’urgence de la transition vers des produits chimiques sûrs et durables est évidente.
Risques et coûts de l’inaction
Plus on comprend l’ampleur de l’impact de ce secteur, plus on réalise que les risques et les coûts potentiels auxquels sont exposés les entreprises et les investisseurs augmentent. D’après les estimations, les coûts sociétaux de l’exposition environnementale aux produits chimiques dépassent 10 % du PIB mondial, soit un montant ahurissant de 7 500 milliards de dollars.
Ces chiffres soulignent les répercussions économiques de l’inaction. À titre de comparaison, les revenus totaux du secteur s’élevaient à 5 720 milliards de dollars en 2022. D’après une étude menée récemment par ChemSec, une ONG suédoise, les revenus générés par les PFAS – une seule classe de produits chimiques dangereux – se chiffraient à 26 milliards de dollars en 2022, alors que les coûts sociétaux pour remédier aux problèmes de santé, assainir l’environnement et purifier l’eau s’élevaient au total à 16 000 milliards de dollars par an.
Paysage réglementaire et contentieux
Les régulateurs du monde entier réagissent. Le Pacte vert pour l’Europe, la Chemical Strategy for Sustainability (Stratégie pour la durabilité dans le domaine des produits chimiques) et d’autres initiatives réglementaires au Japon, aux États-Unis et au Royaume-Uni soulignent une évolution à l’échelle mondiale vers des réglementations plus strictes. D’après des recherches sell-side, la capitalisation boursière des entreprises touchées par la seule réglementation sur les PFAS est de 30 000 milliards de dollars.
Cette tendance généralisée vers une réglementation plus stricte devrait envoyer un message clair aux entreprises de l’industrie chimique : elles doivent investir dès maintenant pour trouver des solutions de remplacement aux produits chimiques amenés à être réglementés, afin d’éviter les coûts, pénalités et amendes associés à la réglementation future.
Le durcissement de la réglementation pourrait mettre à mal les revenus et potentiellement « compromettre » des catégories entières de produits chimiques. Les litiges liés aux « produits chimiques éternels » ne font qu’accroître les inquiétudes, les coûts estimés étant susceptibles d’éclipser même l’accord historique conclus avec Big Tobacco.
Convaincues par les preuves de dommages considérables, les grandes marques, adhèrent à l’appel à l’interdiction des produits chimiques dangereux, signe d’une évolution de la demande vers d’autres produits plus sûrs. Face aux signaux du marché de plus en plus nombreux, les investisseurs institutionnels n’ont d’autre choix que de se mobiliser davantage et de s’engager de manière proactive auprès du secteur pour assurer la transition vers des produits de remplacements plus sûrs.
Outils pour les investisseurs
Les investisseurs ne sont pas en manque d’initiatives pour les pousser à passer à l’action.
Le CA100+ et le programme de décarbonisation ShareAction s’adressent à de nombreux grands fabricants de produits chimiques ; l’Institutional Investor Group on Climate Change (IIGCC), de son côté, a publié les attentes des investisseurs concernant la transition des entreprises chimiques vers un objectif de zéro émission nette. Les investisseurs peuvent s’en servir pour entamer le dialogue avec des acteurs de la pétrochimie.
L’Investor Initiative on Hazardous Chemicals (initiative des investisseurs sur les produits chimiques dangereux ou IIHC) soutient la politique d’engagement en faveur d’une plus grande transparence concernant la production de PFAS et d’autres produits chimiques.
NatureAction 100 s’attaquera à l’impact d’acteurs majeurs du secteur sur la biodiversité, tandis que le Chemical Footprint Project (projet d’empreinte chimique) exhorte les grandes marques à adopter des politiques et des pratiques d’élimination progressive de l’utilisation de produits chimiques nocifs.
Les investisseurs désireux de faciliter l’investissement d’amorçage dans des alternatives sûres et durables peuvent soutenir des initiatives telles que l’ISC3 et le Transition Finance for Sustainable Chemicals (financement de la transition pour des produits chimiques matériaux durables).
Nous exhortons d’autres investisseurs à se joindre à nous dans notre ambition d’atteindre les objectifs du Cadre mondial sur les produits chimiques et de renforcer la lutte contre l’impact environnemental et social considérable de la production, de l’utilisation et de l’élimination des produits chimiques. Nous sommes convaincus que la transformation de ce secteur vers l’adoption de produits sûrs et durables est indispensable à un avenir sain et pérenne.
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