L’informatique – Un émetteur majeur de gaz à effet de serre, pourtant au nez et à la barbe de tous

Si de nombreuses activités exercent un impact indéniable sur le climat, les répercussions sont plus évidentes pour certaines que d’autres. Avez-vous une idée du taux d’émissions de CO2 que vous générez en utilisant Internet sur un appareil mobile ou en lisant cet article ? Ou de la quantité d’émissions produites pour alimenter les centres de données et les réseaux en électricité ?  

Leur empreinte carbone est plus importante que vous ne le pensez. Pour les gestionnaires d’actifs capables d’identifier les entreprises susceptibles de bénéficier des vents favorables à la décarbonation, les opportunités sont nombreuses.

À elles seules, ces activités ne représentent qu’une infime partie de l’empreinte carbone mondiale. Mais si l’on additionne votre navigation sur Internet à celle des quelque 5,35 milliards d’utilisateurs de la toile ou votre utilisation du téléphone aux 8,58 milliards d’abonnements de téléphonie mobile dans le monde, la consommation d’énergie prise collectivement est considérable. Et c’est sans compter l’infrastructure numérique qui traite et stocke les données et assure le maintien de la connexion des appareils numériques aux réseaux sans fil.

L’ampleur du phénomène est difficile à cerner. Selon les estimations, le secteur des technologies de l’information et de la communication produit un volume d’émissions identique à celui de l’aviation, soit 2 à 3 % du total mondial.

Chose encore plus troublante : l’industrie numérique est l’un des émetteurs de CO2 enregistrant la plus forte croissance à l’heure actuelle. La consommation d’énergie pour un euro investi dans le secteur du numérique augmente de 37 % depuis 2010. Sa part dans les émissions de GES a doublé entre 2013 et 2018.

Et les perspectives ne sont pas reluisantes. Si la 5G consomme effectivement moins d’énergie que la 4G pour des performances similaires, son déploiement risque néanmoins d’augmenter considérablement les émissions globales du secteur par « effet rebond » : les gains de performance des technologies numériques sont entièrement absorbés par l’utilisation croissante de ces dernières. Le trafic de données devrait augmenter de 30 à 60 % dans les années à venir.

Pour ces raisons et en dépit d’une contribution potentiellement positive à la transition énergétique (voir ci-dessous), la Commission européenne n’a pas répertorié les activités du secteur informatique parmi celles contribuant directement aux objectifs d’atténuation du changement climatique conformément à la taxonomie de l’UE (les activités « solutions fondées sur des données en vue de réductions des émissions de GES » et « traitement des données, hébergement et activités connexes contribuant à l’atténuation du changement climatique » sont considérées respectivement comme habilitantes et transitoires).

L’empreinte carbone de l’industrie informatique ne devrait faire que croître : face aux progrès apparemment inarrêtables de l’intelligence artificielle et une nouvelle envolée des cryptomonnaies qui nécessiteront d’importants volumes d’électricité, le secteur émettra, selon l’étude menée, 830 mégatonnes de CO2 d’ici 2030, en supposant que l’utilisation des appareils et de l’électricité reste inchangée.

La décarbonation en bonne voie

Le recours à des énergies renouvelables peut contribuer de manière déterminante à ce que les émissions du secteur n’augmentent pas au même rythme que le secteur lui-même, mais plus lentement. Les émissions liées au secteur informatique dépendent dans une large mesure du type d’électricité consommée, d’une part, et du cycle de vie et de l’utilisation des produits et services informatiques, d’autre part (émissions dites de scope 2 et de scope 3, respectivement).

L’économie a de plus en plus tendance à adopter l’électrique et à se tourner vers les énergies renouvelables. Dans ce contexte, il faut s’attendre à une accélération du processus de décarbonation du secteur informatique.

Comment ? L’électricité alimente les centres de données, les dispositifs et l’infrastructure de connectivité. Les émissions générées par ces activités représentent l’essentiel de la production de gaz à effet de serre du secteur. Dès lors, l’augmentation de la proportion d’énergie renouvelable dans le bouquet électrique devrait entraîner une diminution de l’empreinte carbone du secteur informatique.

De même, l’amélioration de l’efficacité énergétique des véhicules, machines et processus industriels devrait s’accompagner d’un recul des émissions de scope 3 des technologies de l’information. Le scope 3 comporte entre autres les émissions provenant de l’extraction des minéraux utilisés dans les appareils numériques, comme le cuivre, le cobalt et le manganèse. Il inclut également la façon dont les consommateurs utilisent et se débarrassent de leurs appareils numériques.

La faute aux appareils

Alors, d’où les émissions de GES des technologies de l’information proviennent-elles ?

Contrairement aux idées répandues, ces émissions sont davantage générées par les appareils des utilisateurs finaux que par les centres de données. En 2022, la consommation d’électricité des centres de données a été estimée à 240-340 TWh, soit 1 à 1,5 % de la demande électrique mondiale.

Depuis 2010, la consommation électrique des centres de données n’a enregistré qu’une modeste progression malgré l’augmentation rapide du nombre d’appareils numériques. D’après les prévisions de l’Union internationale des télécommunications, la consommation mondiale d’électricité des appareils (hors téléviseurs) augmentera d’un tiers, passant de 335 TWh en 2020 à 450 TWh d’ici 2030.

Si les appareils génèrent, certes, davantage d’émissions que les centres de données, il convient de souligner que l’arrivée de l’IA générative a amené les centres de données à mettre au point des supercalculateurs dédiés à l’IA très énergivores. Par ailleurs, on observe une nécessité croissante de stocker et de transférer des quantités importantes de données, ce qui peut également consommer énormément d’énergie. Toutes ces activités pourraient amplifier les émissions des centres de données.

Soucieux d’atténuer cet impact, de nombreux centres de données ou les sites qui les hébergent s’efforcent d’accroître la production d’électricité bon marché afin de réduire les coûts d’exploitation, en privilégiant les énergies solaire et éolienne pour limiter leur empreinte carbone. Ce contexte offre des opportunités (d’investissement) dans les entreprises qui proposent des solutions d’énergie de substitution et d’efficacité énergétique pour les centres de données.

Facilitateurs du changement

Face à l’engouement croissant des consommateurs pour les appareils numériques, des changements de politique promouvant la décarbonation seront probablement nécessaires. Il s’agira, par exemple, d’encourager l’achat d’appareils d’occasion ou reconditionnés et d’inciter les fabricants de produits informatiques à réduire les émissions pendant la production et dans les chaînes d’approvisionnement.

Non seulement le secteur IT est susceptible de progresser considérablement dans le domaine de la décarbonation en raison de l’évolution mondiale de la production électrique, de la fabrication d’appareils et du comportement des consommateurs, mais il peut également faciliter la décarbonation dans d’autres secteurs en améliorant l’efficacité opérationnelle, en remplaçant les activités ou technologies génératrices d’émissions par des solutions plus propres et en recyclant les matériaux usagés.

Par exemple, l’IA peut aider à renforcer l’efficacité de divers secteurs, notamment ceux des transports et de la production d’énergie. En 2021, Transport for London a commencé à intégrer l’IA et la technologie de simulation pour identifier les perturbations sur le réseau routier de la capitale britannique. La technologie vise à gagner du temps de trajet, à améliorer la durabilité des routes londoniennes et à améliorer la gestion des travaux routiers.

L’IA peut être également utilisée pour établir une prévision de l’offre et de la demande d’électricité renouvelable et gérer l’équilibre entre les deux, étant donné que l’énergie solaire et l’énergie éolienne ne sont généralement disponibles que par intermittence.

Le cabinet de conseil Indigo Advisory a identifié plus de 50 applications vertes potentielles de l’IA dans le secteur de l’énergie. Il estime la valeur marchande de l’IA dans ce secteur à 13 milliards de dollars.

Les entreprises informatiques peuvent promouvoir une approche circulaire et modulaire des appareils, laquelle permet aux consommateurs de réparer, de réutiliser ou de recycler leurs appareils numériques. Les smartphones Fairphone, par exemple, sont fabriqués à partir de minéraux recyclés et écoresponsables ; leurs composants peuvent être remplacés sans aucune expertise technique. Déployer cette approche à grande échelle permettrait de réduire considérablement les émissions de scope 3.

De plus, certaines initiatives permettent aux entreprises informatiques et d’infrastructures de recycler l’énergie et de la distribuer à d’autres secteurs. C’est le cas de la start-up technologique Deep Green dont le projet pilote, consistant à utiliser la chaleur excédentaire des centres de données informatiques pour chauffer des piscines, permettrait d’abaisser les factures d’énergie de 150 piscines publiques et de faire face ainsi à la hausse des coûts de l’énergie.

Et le rôle des gestionnaires d’actifs dans tout ça ?

À la pointe de l’innovation, en particulier dans le contexte de la montée fulgurante de l’IA, le secteur informatique peut être un puissant facilitateur de la décarbonation dans d’autres secteurs. Et pourtant le secteur est lui-même confronté à ses propres défis en matière de décarbonation.

En appliquant leur stratégie de recherche, de gérance et de vote par procuration ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance), les gestionnaires d’actifs dotés de sociétés informatiques en portefeuille peuvent jouer un rôle important en guidant sur la voie de la décarbonation les entreprises dans lesquelles ils investissent. Ils peuvent également investir activement dans des entreprises qui proposent des solutions d’énergie de substitution et des solutions d’efficacité énergétique pour les centres de données, accélérant ce faisant la décarbonation de l’ensemble de l’économie – numérique au demeurant et de plus en plus dépendante des technologies de l’information.

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