La fracture numérique est aussi une fracture sociale

Privés de connectivité et sans compétences numériques, de très nombreux individus risquent d’être marginalisés dans la nouvelle économie. Daniel Morris, Stratégiste senior, discute avec Anu Rames, analyste spécialisé sur la technologie et la santé au sein de notre Sustainability Centre, des décisions d’investissement face au fossé numérique.

Qu’est-ce que l’inégalité numérique ?

L’inégalité numérique ou le fossé numérique est un concept pluridimensionnel : il n’est pas simplement question d’avoir accès à la technologie mais de considérer son impact sur l’économie et la société. Au sens le plus élémentaire du terme, cet écart peut se définir suivant ses deux principales composantes :

  1. Avoir accès à l’économie numérique (besoin de connectivité),
  2. Avoir les compétences nécessaires pour tirer profit de cet accès.

Ce fossé entre les « nantis » et les « démunis », qui résulte d’inégalités socioéconomiques, d’inégalités de genre, d’inégalités géographiques et raciales, est un problème mondial. L’Organisation des Nations Unies a fait de l’accès universel à Internet et aux technologies de l’information et de la communication (TIC) l’une des cibles de l’objectif numéro 9 de développement durable (ODD 9).

D’un point de vue mondial, le fossé numérique peut être considéré à travers le prisme de la disparité entre les nations et de sa contribution au PIB. La contribution de l’économie numérique au PIB des pays à faible revenu est largement inférieure à celle observée dans les pays développés. Des progrès considérables peuvent être réalisés dans les domaines de l’inclusion financière, de l’accès aux soins de santé et de l’éducation. Or, tous ces domaines peuvent bénéficier de la numérisation d’une économie.

Ensuite, les politiques nationales et régionales ont un impact sur la capacité d’un pays à tirer parti de la valeur créée par l’économie numérique. Les plates-formes les plus performantes d’un point de vue financier se trouvent aux États-Unis et en Chine.

En ce qui concerne la fracture numérique au sein de chaque pays, la pandémie de Covid-19 constitue sans doute un point de basculement. Comme nous le pensions au début de l’année, 2020 a vu se matérialiser un monde d’extrêmes. D’un côté, une abondance de liquidités pour les économies et les marchés financiers. De l’autre, un pic des inégalités, une croissance non maîtrisée des coûts de santé, etc. La pandémie a considérablement accéléré les tendances déjà en place dans les domaines de l’éducation, de la santé, du commerce électronique, etc. Le travail à distance est devenu la norme pour ceux qui le pouvaient. Ces évolutions ont mis en évidence le fossé numérique entre les familles et les communautés et les inégalités qui en résultent.

L’importance de l’accès au numérique et du développement des compétences était bien connue avant la pandémie. Ils sont devenus cruciaux.

Par exemple, aux États-Unis, selon la FCC (Commission fédérale des communications), plus de 21 millions d’Américains n’ont pas accès à une connexion haut débit avec des vitesses de téléchargement acceptables de 25 mégabits par seconde. Selon d’autres estimations, ce chiffre pourrait atteindre42 millions. Ce chiffre ne reflète que l’accès physique aux fournisseurs de services Internet. Si l’on ajoute le manque d’accès dû à la situation financière, le chiffre est bien plus élevé. Nous pouvons facilement comprendre pourquoi cela constitue un problème lorsque nous examinons les données du Pew Research Centerqui montrent que 15 % des ménages ayant des enfants d’âge scolaire n’ont pas de connexion haut débit à la maison. Lorsque des services de base comme l’éducation se déplacent en ligne du jour au lendemain, les répercussions négatives sont souvent pour les étudiants à faible revenu et les étudiants de couleur. Le problème avec le fossé ou la fracture numérique est que l’impact s’observe sur le moyen à long terme et que cette question sera souvent reléguée au second plan par rapport à des questions plus « urgentes » comme l’insécurité alimentaire et le chômage. Toutefois, lorsque la fracture numérique commence à avoir un impact sur l’accès aux services de base tels que l’éducation et, par la suite, l’emploi, sa nature devient plus structurelle. Il sera difficile de combler ce fossé si nous n’agissons pas maintenant. Sans cet accès, des pans entiers de la société seront encore plus marginalisés.

En ce qui concerne la deuxième composante de la fracture numérique, à savoir le manque des compétences – il s’agit soit du manque de compétences de la main-d’œuvre existante, soit de l’absence de travailleurs formés pour les compétences qui seront nécessaires à l’avenir. En fait, poru occuper plus de 80 % des emplois de qualification moyenne actuels aux États-Unis, qui sont les emplois qui nécessitent moins que le baccalauréat, il faut des compétences numériques. Certaines entreprises jouent un rôle actif dans les programmes visant à combler le fossé des compétences. Des grandes plates-formes numériques ont mis au point des programmes de certification sur l’analyse des données, la gestion de projets, etc. Ces certifications donnent un niveau Bac+4 pour postuler à un emploi dans l’entreprise.

En conclusion, à moyen et long terme, nous prévoyons une forte augmentation de la pénétration des technologies numériques dans des domaines clés comme l’éducation et la santé. Il est de notre devoir de faire en sorte que le monde post-pandémie soit plus résilient. Combler le fossé numérique du point de vue de l’accès et des compétences conduira à des sociétés plus prospères à long terme.

Quel rôle pour le secteur public et le secteur privé dans la réduction des inégalités numériques ?

Il existe de grandes divergences entre les pays en ce qui concerne l’accès au haut débit. La réduction de cet écart est une priorité dans plusieurs pays mais seul un cadre cohérent permettrait que l’économie numérique profite partout à tout le monde. L’ONU a récemment publié un excellent rapport, « L’ère de l’interdépendance numérique », qui présentait des recommandations pour une collaboration numérique mondiale afin de garantir une économie et une société numériques inclusives alignées sur les ODD de 2030.

En ce qui concerne le financement public à court terme, lorsque la pandémie a commencé aux États-Unis, la FCC a demandé aux prestataires de services à haut débit de prendre l’engagement de « veiller à ce que les personnes touchées par la pandémie ne perdent pas leur accès au haut débit ou au téléphone ». Près de 200 entreprises ont accepté de ne pas suspendre le service pour non-paiement. Au niveau fédéral, la loi CARES a alloué quelques centaines de millions de dollars à titre de prêts et de subventions pour étendre le haut débit pour les services essentiels. Par ailleurs, de nombreux États et municipalités ont également proposé des plans locaux ciblés.

Dans le secteur privé, nous avons des options d’investissement dans toutes les classes d’actifs en ce qui concerne les infrastructures numériques. Il existe un large éventail d’opportunités allant des modèles matures et bien établis, comme les centres de données et les infrastructures de télécommunications, aux projets plus complexes impliquant le développement de la bande passante à haut débit et le financement du dernier kilomètre. En fonction des exigences de risque/rendement de l’investisseur, les opportunités vont des actions cotées à la dette privée.

 La solution passe-t-elle par les social bonds ?

Absolument. Les obligations vertes, utilisées pour financer des projets environnementaux contribuant à la transition écologique, sont désormais bien connues. Les Social bonds, sont conçues pour financer des programmes dont l’impact social est positif. Cette obligation est adossée à l’ensemble du bilan de l’émetteur – le risque de crédit est donc le même que pour une obligation traditionnelle.

À titre d’exemple, en 2019, un prestataire de services de communication implanté dans les pays émergents a émis un Social bond. Les fonds levés pourraient être utilisé pour les dépenses d’investissement telles que le déploiement du réseau et l’acquisition de fréquences. La logique étant que l’expansion de l’infrastructure de réseau, en particulier dans les zones mal desservies, améliore l’accès à la numérisation. Ces sommes pourraient également être utilisées pour financer des projets tels que la formation des femmes et des enfants aux technologies numériques, etc. Lorsque la société a émis l’obligation, elle a fourni des éléments sur les indicateurs de performance qu’elle communiquerait : le nombre de foyers connectés, le nombre de femmes formées aux compétences en ligne, la formation financière, etc.

Dans ce cas, l’émetteur a donné des informations sur l’utilisation qui serait faite des fonds et des indicateurs d’impact. Le reporting de ces KPI est essentiel pour s’assurer que d’autres résultats sociaux positifs sont effectivement atteints.

La crise du Covod-19 a mis en évidence une plus forte prise en compte des critères sociaux dans la prise de décision en matière d’investissement. BNP Paribas Asset Management a parrainé une étude de Greenwich Associates qui a montré que près d’un quart des investisseurs interrogés se préoccupent davantage des facteurs sociaux à la suite de la pandémie avec 70 % d’entre eux déclarant que les critères sociaux – le « S » de « ESG » – deviendraient extrêmement importants ou très importants dans l’avenir.

Ce marché en est encore à ses balbutiements mais croît très fortement. Récemment, l’une des plus grandes sociétés Internet a émis une obligation durable de 5,75 milliards de dollars américains, ce qui est de loin la plus importante émission de ce type. L’obligation a été sursouscrite, ce qui suggère une forte demande de la part des investisseurs. Ce marché en pleine croissance suscite de l’intérêt.

Comme nous le savons, la pandémie de Covid-19 a provoqué une crise socioéconomique mondiale. Pour que le monde d’après soit plus résilient, il faudra s’attaquer à des problèmes clés tels que la fracture numérique. En tant qu’investisseurs, nous avons un rôle à jouer dans la réalisation de cet objectif.


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